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Diaspora· Diaspora

Georges Corm, l'homme qui a pensé le Liban en français

Économiste, historien et ancien ministre des Finances, Georges Corm (1940-2024) fut l'une des grandes voix francophones du Liban. Formé à Paris, publié par La Découverte et Gallimard, il a offert au monde francophone une lecture rigoureuse et souveraine du Proche-Orient, refusant à la fois le fatalisme confessionnel et la condescendance orientaliste.

La Bibliothèque orientale de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, haut lieu de la francophonie libanaise où enseigna Georges Corm.

Bibliothèque orientale de l'Université Saint-Joseph, Beyrouth. Photo Bdx / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Pendant un demi-siècle, Georges Corm a fait une chose rare: penser le Liban et le Proche-Orient en français, avec les outils de l'économiste et la mémoire de l'historien, pour les rendre lisibles sans jamais les caricaturer. À sa mort, le 14 août 2024 à Beyrouth, à 84 ans, le Liban perdait l'un de ses esprits les plus exigeants et la francophonie l'un de ses passeurs les plus féconds. Sa vie dessine une thèse: on peut servir son pays par la rigueur d'une plume autant que par un portefeuille ministériel, et l'arme d'un petit pays menacé reste la lucidité.

Un fils d'Alexandrie, une plume de Beyrouth et de Paris

Georges Corm naît le 15 juin 1940 à Alexandrie, en Égypte, dans une famille libanaise d'artistes et de lettrés: son grand-père, Daoud Corm, fut l'un des grands peintres du Liban, et son oncle, Charles Corm, une figure de la renaissance littéraire francophone du pays. Après le Collège de la Sainte-Famille au Caire, il rejoint l'Institut d'études politiques de Paris, qu'il fréquente de 1958 à 1961, avant d'obtenir en 1969 un doctorat en droit public à la faculté de droit et de sciences économiques de Paris. La France n'est pas pour lui un exil: c'est une seconde langue de travail, un atelier intellectuel où il reviendra sans cesse.

Sa trajectoire épouse les secousses de son pays. Entré dès 1962 dans la fonction publique libanaise, économiste au ministère du Plan puis expert monétaire auprès de la Banque centrale, il passe en 1969 au secteur bancaire et rejoint Paris, au Crédit lyonnais, jusqu'en 1973. Quand la guerre civile embrase Beyrouth, il quitte à nouveau le Liban en 1985 pour s'installer à Paris comme consultant international. Entre les deux rives de la Méditerranée, il n'a cessé de faire la navette, appartenant pleinement aux deux mondes.

L'économiste au chevet d'un État fragile

Georges Corm n'a jamais été un théoricien hors sol. Conseiller du gouverneur de la Banque centrale libanaise de 1980 à 1985, il connaît de l'intérieur la mécanique financière d'un pays en lambeaux. En décembre 1998, le Premier ministre Salim Hoss lui confie le ministère des Finances, qu'il occupe jusqu'en octobre 2000. Il hérite d'une dette publique déjà colossale, héritage de la reconstruction d'après-guerre financée à crédit, et tente d'en discipliner la trajectoire. Son passage est bref, pris dans les rivalités politiques de l'époque, mais il en tire une conviction qui irriguera toute son œuvre: sans réforme de l'État, aucune politique économique ne tient.

Il fut aussi consultant pour la Banque mondiale, l'Union européenne et plusieurs agences des Nations unies, et enseigna à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, haut lieu de la francophonie libanaise. Ce va-et-vient entre l'expertise internationale et l'enseignement a nourri une pensée qui refusait de séparer l'économie du politique et de l'histoire.

Une œuvre francophone qui a fait école

C'est par ses livres que Georges Corm a le plus durablement compté. Publié par de grandes maisons françaises, il signe des ouvrages devenus des références: Le Proche-Orient éclaté, Le Liban contemporain. Histoire et société (La Découverte, 2003), Histoire du Moyen-Orient de l'Antiquité à nos jours (La Découverte, 2007), traduits en plusieurs langues. Dans Pensée et politique dans le monde arabe, il soutient que la pensée critique arabe a été marginalisée par des forces puissantes; dans ses travaux sur le partage imaginaire entre Orient et Occident, il démonte l'idée d'un fossé civilisationnel qu'il juge commode mais faux.

Sa marque de fabrique: une écriture en français limpide, des faits datés, une méthode d'historien au service d'une lecture d'économiste. À l'heure où le Liban peine à se raconter, Corm a donné au lecteur francophone des clés pour comprendre un pays souvent réduit à ses clichés confessionnels ou à ses images de guerre.

Le diagnostic d'un Liban à réparer

Le fil rouge de sa pensée tient en une thèse qu'il n'a cessé de défendre: le confessionnalisme politique, ce partage du pouvoir entre communautés inscrit dans les institutions, est pour lui la source première de la faiblesse de l'État libanais. Selon son analyse, ce système fige la société, nourrit le clientélisme et offre une prise aux ingérences extérieures. Sa critique ne visait aucune communauté en particulier: elle portait sur un mécanisme, au nom d'un Liban uni, souverain et doté d'un État digne de ce nom.

Là réside la cohérence d'un homme qui défendait son pays sans flatter ses démons. Pour Corm, servir le Liban, ce n'était pas épouser une faction, c'était plaider pour la cohésion nationale et un État capable de protéger tous ses citoyens. Une position de fond, portée avec constance, qui faisait de lui un intellectuel libre plutôt qu'un porte-voix partisan.

Un pont entre deux langues

La France a reconnu en lui ce rôle de passeur: il reçoit le Prix France-Liban en 1989, puis le Prix de l'amitié franco-arabe en 1999, avant d'être fait commandeur de l'ordre national du Cèdre en 2007. Autant de distinctions qui saluent moins un parcours de pouvoir qu'une fidélité: celle d'un esprit qui a tenu, des décennies durant, les deux bouts d'un même fil entre Beyrouth et Paris.

Georges Corm appartient à cette lignée d'intellectuels libanais qui ont fait de la langue française un instrument de souveraineté intellectuelle, non de dépendance. Sa bibliothèque est une part du patrimoine du Liban dans le monde: la preuve qu'un petit pays peut rayonner par ses idées. C'est là que se mesure l'atout de la diaspora des esprits, quand une œuvre pensée en français continue d'éclairer, longtemps après son auteur, le pays qui l'a inspirée.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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